Le télétravail, une évidence de gestion et de management… qui tarde à s’imposer

Le télétravail, ce n’est plus la révolution dans l’entreprise. A condition d’accepter de se poser les bonnes questions, notamment juridiques, tout le monde y trouve son intérêt, à commencer par la DAF pour des raisons économiques. Mais Nicole Turbé-Suetens, qui conseille les dirigeants et les politiques sur ce sujet depuis 1993 (1), souligne aussi le retard français, qu’elle impute à des pratiques managériales désuètes à dépasser au plus vite.

New-CFO : Le gouvernement français a commandité cet été un nouveau  rapport sur le télétravail (2). Faut-il encore des études pour vérifier que le télétravail est bon pour les salariés comme pour les entreprises ?

Nicole Turbé-Suetens : Je crois en effet que nous avons ce qu’il faut ! C’est vrai qu’il y a eu beaucoup de rapports, mais trois d’entre eux demeurent incontournables. Le premier date de 1993 et avait été confié à Thierry Breton. A l’époque, je travaillais chez IBM et le Président m’avait demandé d’y participer. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai pu découvrir, pour mon propre compte, les bienfaits du télétravail. Il faut se rappeler que c’était l’époque des débuts du portable et que pour recevoir ses messages, il fallait passer au bureau ! En 1994, IBM France a lancé les premiers bureaux partagés. De mon côté, j’ai créé le cabinet Distance Expert en 1996 et suis devenue expert auprès de la Commission européenne peu après.

Le rapport Breton a notamment permis de préciser un point clé : le télétravail n’est pas un statut mais un mode d’organisation. L’étape majeure suivante, à partir de 2003, a vu Gérard Larcher commander un rapport au Forum des Droits sur Internet, lequel a préfiguré la transposition en France de l’accord-cadre européen sur le télétravail. Il s’agit de l’accord national interprofessionnel (ANI) de juillet 2005, étendu en juin 2006, qui a aujourd’hui force de loi dans le secteur privé. En effet, il n’y a pas de loi sur le télétravail en France à ce jour. C’est un sujet du ressort de la négociation sociale.

Enfin, je recommande la lecture du rapport « Du télétravail au travail mobile : un enjeu de modernisation de l’économie française » du député Pierre Morel à L’Huissier, un vrai spécialiste du domaine. Il est d’ailleurs très impliqué dans la préparation des textes relatifs au secteur public dans le cadre de sa mission sur le télétravail aurpès du Ministre de la fonction publique.

New-CFO : Quand on écoute les politiques, les dirigeants d’entreprises, et bien entendu les salariés, il semble impossible de ne pas accepter le télétravail. Pourtant la réalité sur le terrain est tout autre et la France accuse un retard considérable sur ses voisins européens (3). Pourquoi ce décalage ?

NTS : Tant qu’on en reste aux grands concepts et aux déclarations d’intention, tout le monde acquiesce. Mais la matière est ardue, notamment en termes de droit. Les organisations sont concernées, de même que les processus. Enfin, le management est mis sur la sellette.

New-CFO : Comment cela ?

NTS : Toutes les expériences montrent que le télétravail fonctionne très bien dans une entreprise qui manage par objectifs, et non par le temps de présence. Mais combien en sont-là aujourd’hui en France ? Bien peu. Contrairement à la situation dans le nord de l’Europe notamment, nos organisations reposent plutôt sur un management à l’arrière-goût militaire, où l’on aime à contempler ses troupes. Le télétravail bouscule beaucoup plus les managers que les télétravailleurs. Car il rend tout plus lisible dans l’organisation : la formalisation des missions, la transparence des jugements, l’évaluation claire des résultats.

New-CFO : Quand des entreprises communiquent sur leurs politique de télétravail, les DRH sont souvent mis en avant. Les DAF seraient-ils plus réticents ?

NTS : En tant que responsables d’équipes, ils n’ont pas à l’être. Face à un de leurs collaborateurs qui demanderait à passer en télétravail, ils ont les mêmes questions à se poser que n’importe quel manager : a-t-il les aptitudes pour travailler seul, le sens de l’autonomie, etc. Ils peuvent ensuite lui proposer de tester sur un ou deux jours par semaine et faire le point au bout de quelque temps avant de prendre une décision qui, de toute façon, ne doit jamais conduire à l’absence permanente du salarié. Il faut passer régulièrement du temps dans l’entreprise.

En tant que financiers, les réticences ne sont plus vraiment légitimes non plus. Tous les calculs montrent que les télétravailleurs sont plus productifs et que la qualité du travail s’améliore aussi. Il y a également des gains possibles sur les frais de structures : locaux, réglementaires (4), etc. Tout cela devrait susciter l’intérêt des DAF pour les projets de télétravail. Mais ils ne peuvent pas se passer de la participation active du DRH sur le sujet à mon avis. Ce qui renvoie aussi aux rôles et aux positionnements respectifs de ces managers dans l’organigramme.

New-CFO : Les questions de sécurité, de confidentialité, sont également pointées du doigt ?

NTS : Elles permettent surtout de fuir le débat. Et d’abord celui de la culture sécuritaire des entreprises françaises et de leurs collaborateurs, qui est faible. Tout le monde sait bien qu’il y a beaucoup à lire sur les écrans des ordinateurs dans le TGV ou le Thalys …
Bien sûr qu’il y a des petits périmètres où l’exigence de confidentialité va rendre le télétravail impossible . Mais dans l’immense majorité des situations, ce n’est pas le cas.

New-CFO : Vous démontez rationnellement tous les arguments contre le télétravail mais les chiffres sont têtus. Vous avez une explication ?

NTS : Le télétravail n’est certes plus une révolution. Il n’empêche qu’il constitue un abominable révélateur de la qualité du management dans une entreprise. C’est pour cela qu’il fait encore peur aux dirigeants. Sans compter que beaucoup d’entre eux n’ont aucune idée de ce que représente cette façon de travailler. Ils devraient pourtant l’avoir essayée avant de manager des télétravailleurs ou, au moins, se lancer en même temps qu’eux et ne pas penser que c’est « pour les autres ».

New-CFO : Mais n’ont-ils pas peur, en s’éloignant des bureaux de la direction, de perdre des opportunités de carrière ?

NTS : Peut-être. Mais franchement, quelle est votre valeur quand vous pensez qu’elle n’est pas perçue si vous n’êtes pas présent physiquement ?

New-CFO : Ce débat n’est-il pas devenu secondaire aujourd’hui ? Avec la crise, et la pression sur les résultats, les DRH et les DAF doivent-ils vraiment faire une priorité d’un changement d’organisation qui plait tant aux salariés ?

NTS : Depuis deux ans, avec la médiatisation des vagues de suicides dans plusieurs entreprises, je vous assure que leurs regards ont changé. Et il n’y a pas que les managers à avoir évolué. Les partenaires sociaux aussi, qui étaient auparavant réticents au développement du télétravail, sont plus enclins désormais à négocier ce qui apparait justement comme une bouffée d’oxygène pour de nombreux salariés, qui sont au bord de la rupture notamment à cause des temps de transport pour aller au travail.

(1) Nicole Turbé-Suetens anime le réseau d’experts www.distance-expert.eu sur le télétravail. Elle a participé, depuis 1993, à de nombreuses consultations en France et pour la commission européenne. Auteur de plusieurs ouvrages, elle a sorti, en 2010, « le télétravail en France : les salariés sont prêts ! » écrit en collaboration avec le député de la Lozère Pierre Morel à L’Huissier.
(2) Etude commanditée au cabinet spécialisé GreenWorking par Eric Besson, Ministre de l’industrie et de l’économie numérique sur la pratique du télétravail dans les grandes entreprises.
(3) Selon plusieurs études concordantes, 9% des salariés français sont des télétravailleurs, contre une moyenne européenne de 18% et des taux qui atteignent 30% en Scandinavie.
(4) Parmi les avantages économiques potentiels du télétravail, la question de la diminution des taxes professionnelles versées en proportion des surfaces de bureaux occupés, a longtemps fait débat. Elle ressurgit encore de temps en temps, comme le signale Nicole Turbé-Suetens ici :
http://blog.actipole21.org/?p=164.

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